Ashli Akins, de Victoria en Colombie-Britannique, est la fondatrice et la directrice de Mosqoy, un organisme de bienfaisance qui collabore avec les communautés montagnardes du Pérou, afin qu’elles trouvent des débouchés économiques tout en conservant leur culture autochtone menacée. Elle s’est vu remettre en 2011 la bourse de la FCFDU In Memoriam École polytechnique 1989, pour appuyer ses recherches dans le cadre de sa thèse de maîtrise en droit international humanitaire à l’université d’Oxford.
Par Ashli Akins

Au cœur même des vestiges Incas des Andes, une femme est assise sur le sol gelé, tissant une œuvre d’art en faisant glisser des navettes en bois entre des centaines de fils finement étirés. Les rides parcourant son visage, de même que ses joues, ses mains et ses pieds rougis par le froid révèlent sa sagesse. Ses sandales en caoutchouc, faites à partir de pneus usés, laissent des marques permanentes sur sa voute plantaire. Là où elle est juchée, elle peut admirer la dernière montagne des Andes péruviennes, des milliers de mètres au-dessus de la rivière Mapacho. Au-delà de cette montagne se trouve la forêt de nuages de l’Amazone.

Des poussins et des porcelets courent en tous sens autour d’elle. Sa fille, âgée de neuf ans, manipule un fuseau en bois comme s’il s’agissait d’un yo-yo, pour transformer de la laine d’alpaca en un mince fil. Observant sa mère avec admiration, elle fabrique déjà ses propres huatamas, espérant un jour devenir aussi adroite qu’elle.

Des dessins naissent des doigts de cette femme comme une chanson, au fur et à mesure qu’elle tisse sa trame en battant la mesure avec sa respiration, se penchant vers l’arrière pour resserrer la trame, ensuite vers l’avant pour changer la chaine. Le tissage lui a donné une autonomie financière. Par le biais de sa coopérative communautaire, elle contribue activement au revenu de son ménage et peut participer aux décisions communautaires, malgré son sexe et sa langue.

Elle a mis trois semaines à compléter ce chemin de table. Demain, elle va marcher durant une journée complète pour aller le vendre au marché le plus proche. Si elle est chanceuse, elle vendra son œuvre d’art quarante dollars.

« Ces tissus sont des objets sacrés, tissés à partir de la mémoire de mains andines qui ont enfin pris le contrôle de leur destinée », a écrit Wade Davis, Ph. D., explorateur en résidence de la National Geographic. « Chacun raconte une histoire, et chaque histoire est une prière pour le mieux-être des gens, du territoire et de la communauté. »

Ainsi débute ma thèse de maîtrise :

Bien que cette tradition sans âge ait évolué au cours des siècles, elle vient de s’engager dans une course contre la montre. Des activités touristiques et du développement non durable ont rapidement empiété sur le mode de subsistance des communautés autochtones quechua, menaçant leur plus importante forme d’expression artistique.

Le tissage est maintenant souvent perçu comme n’étant rien de plus qu’un troc monétaire entre les locaux et les touristes — un bien de consommation. Les artisans autochtones étalent leurs œuvres à côté d’imitations synthétiques faites mécaniquement. Ils ne peuvent donc pas vendre leurs tissages à un prix plus élevé qui serait équitable pour eux.

Sans sa tradition de tisserands, la langue et la culture quechua de la province péruvienne de Cusco pourrait disparaître. Si la génération actuelle de jeunes n’apprend pas cet art de ses anciens, la tradition va disparaître en même temps que les détenteurs actuels du savoir.

La discrimination exercée vis-à-vis la population quechua contribue également à la perte de cette tradition. L’illettrisme et le fait de ne pas connaître la langue espagnole sont perçus comme une absence d’éducation et une forme de stupidité. Les jeunes craignent d’être associés à cela; plusieurs renient donc tout lien avec leur culture, y compris leur langue et leur tradition de tisserands. Mais, eux aussi doivent relever des défis, en apprenant de nouveaux métiers pour répondre à la demande d’une industrie touristique en pleine croissance; la plupart n’ayant plus suffisamment de scolarisation pour trouver un emploi.

La plupart des membres de la communauté pensent que les divergences actuelles entre le développement économique et la revitalisation culturelle sont impossibles à concilier. Rarement, ils croient disposer d’assez d’options pour le faire de façon durable.


J’ai appris ces histoires à l’âge de 21 ans, quand j’ai visité le Pérou armée de mon sac à dos, de tisserands et de jeunes qui sont rapidement devenu d’excellents amis. Ils m’ont demandé de les aider. J’ai fondé Mosqoy, une œuvre de bienfaisance canadienne, qui se veut une solution innovatrice pour répondre à leurs préoccupations. Au cours des sept dernières années, j’ai été directrice générale bénévole, partageant mon temps entre Victoria, en Colombie-Britannique, et la Vallée sacrée du Pérou.

Mosqoy, qui veut dire « rêve » en langue quechua, donne un coup de main, mais ne donne pas des sous. Nous avons trois grands programmes : 1) un programme de revitalisation du textile, qui assure des marchés équitables aux artisanes autochtones qui dépendent de leurs tissages pour conserver leur identité, leur indépendance financière et leur estime de soi; 2) un programme axé sur les jeunes Andins, qui envoie les jeunes les plus prometteurs hors de la région vers des établissements d’enseignement postsecondaire, pour qu’une fois formés ils reviennent dans leur communauté; et 3) un programme d’intendance mondial, qui montre aux jeunes dans toutes les écoles canadiennes à être des voyageurs et des consommateurs respectueux.

Bien que Mosqoy soit une ONG de base qui dépend entièrement d’une aide bénévole, elle a réussi jusqu’à présent à envoyer 60 étudiants à l’université, a soutenu plus de 150 artisanes, et a pris la parole devant plus de 5 000 jeunes partout en Amérique du Nord sur la façon d’être des citoyens mondiaux empreints d’humanité.

Dans le cadre de mon travail auprès de Mosqoy, j’ai pris connaissance et j’ai été témoin de beaucoup d’injustices touchant les droits de la personne. Et cela m’a découragé. Découragée de plaider pour des changements, de voir ce qui devait être fait sans être capable d’apporter des changements systémiques. J’ai vu d’inquiétants manque de communication entre les communautés (et avec ceux qui travaillent sur le terrain) et les décideurs qui ont le pouvoir d’apporter des changements. Je voulais palier ce manque, réussir à unir les deux parties.

C’est cela qui m’a menée à Oxford. J’y suis retournée il y a quelques semaines, après avoir obtenu ma maîtrise en droit international humanitaire.

Ma thèse pose la question à savoir si la perte d’un art important sur le plant culturel constitue une violation des droits de la personne, et traite des divers mécanismes juridiques qui protègent les droits nécessaires à l’expression artistique. Je m’intéresse aux populations vulnérables, comme les femmes et les communautés autochtones, pour qui de telles violations seraient les plus préjudiciables, et propose des mesures concrètes que les artistes, les communautés et les gouvernements peuvent adopter pour mieux respecter les droits des artistes à l’échelle mondiale.

Durant les trois années où j’ai étudié à Oxford, j’ai eu le privilège d’assister à des séminaires, des cours et des conférences donnés par les meilleurs spécialistes du droit de la personne, de vivre dans le collège où les films d’Harry Potter ont été tournés, et de m’imprégner de l’histoire intellectuelle que représente Oxford. (L’université a été fondée au XIIIe siècle, ce qui veut dire que des érudits étudiaient là alors même que la civilisation inca vivait encore sur le Machu Picchu!)

Ce qui fut le plus mémorable, néanmoins, furent les rencontres. Ma cohorte comprenait des étudiants provenant de 26 pays, parlant plus d’une douzaine de langues. Même une tasse de thé pouvait devenir le théâtre d’une conversation passionnante sur des visions de la réalité et des définitions de la justice contestées. Plusieurs me ressemblaient — des femmes à la fin de la vingtaine ou au début de la trentaine qui avaient sacrifié beaucoup de choses pour devenir travailleuses humanitaires internationales. C’étaient des jeunes femmes intelligentes, vives, courageuses et indépendantes. Elles me rappelaient que j’avais fait le bon choix.


Tout cela a été possible grâce à la bourse commémorative École Polytechnique 1989 de la FCFDU. Je suis très reconnaissante à la FCFDU de m’avoir donné la chance d’étudier à l’université d’Oxford.

En mai, à l’occasion d’un séjour prolongé, j’ai eu l’immense plaisir de rendre visite au chapitre de Guelph de la FCFDU. Tout au long d’un agréable déjeuner estival juste avant mon vol en direction d’Oxford, nous avons partagé nos expériences et nos vies. Et, je les ai remerciées, à titre de représentantes de votre fédération. J’ai été très heureuse de voir en personne quelques-uns des milliers de visages des merveilleuses femmes qui forment la FCFDU. J’espère que ce fut la première d’une série de nombreuses rencontres.

Merci à vous les membres de la Fédération canadiennes des femmes diplômées des universités d’avoir investi dans une jeune femme pour qu’elle soit une voix du changement. Vous avez transformé mon avenir. Grâce à vous, j’ai pu rendre la pareille à des centaines de femmes dans le besoin.

Et, ce n’est que le début.

Si vous désirez lire ma thèse au complet, ou obtenir de plus amples renseignements sur la façon dont vous pouvez aider ou joindre Mosqoy, n’hésitez pas à m’écrire à l’adresse ashli@mosqoy.org, ou à visitez notre site Web (www.mosqoy.org).

 

Nota : Des parties du présent article sont tirés de In Defence of the Artist: Is the loss of culturally significant art a human rights violation?, thèse de maîtrise d’Ashli Akins, Université d’Oxford, 2013.

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